Ils sont décrocheurs, n’ont plus confiance en les institutions et n’accèdent pas aux droits auxquels ils peuvent prétendre. Il y a chaque année environ 100 000 décrocheurs scolaires. Pour atteindre ces publics dits « invisibles », la Haut-commissaire aux compétences, qui dépend du ministère du Travail, souhaite aller vers eux. S’ils sont à la marge de nombreux dispositifs d’accompagnement, ces jeunes sont bien présents sur les réseaux sociaux, les plateformes comme Twitch et intéressés par l’esport. C’est pourquoi un appel à projets de « maraudes numériques » a été lancé en juillet 2021, dans le cadre du plan d’investissement dans les compétences, afin d’explorer ces nouvelles façons de prendre contact. Onze projets ont été retenus et présentés fin novembre au ministère du Travail. L’État les co-finance et leur consacre 8 millions d’euros en tout. Les porteurs ont deux ans pour mettre en place leurs projets.

Play for change, porté par APF France Handicap, a par exemple pour ambition de rassembler les jeunes dits NEET – qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation – en situation de handicap à travers le milieu du gaming. Argo, société spécialisée dans la réalité augmentée, va diffuser massivement des QR codes sur des affiches et des écrans pour permettre aux jeunes de communiquer via un canal vidéo, un projet aussi adopté pour la prévention du suicide. Parmi ces lauréats, figure également WeTechCare, qui œuvre pour l’inclusion numérique. Cette association a lancé en janvier 2022 le Déclic, pour accompagner les jeunes dans leur insertion professionnelle.

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Les messageries instantanées, des canaux naturels

Pour faire connaître le Déclic, sorte de coaching en ligne, une vidéo est publiée sur TikTok et d’autres réseaux sociaux chaque semaine afin d’inciter celles et ceux qui ont besoin d’aide à contacter l’association. Avec deux options pour l’internaute : écrire à un médiateur ou une médiatrice via Messenger ou un numéro sur WhatsApp, deux applications simples et familières, présentes sur la grande majorité des smartphones. Les messages reçus sont centralisés sur une plateforme que seule l’association peut consulter. Le jeune, lui, échange grâce à ses applications habituelles. « On échange avec le jeune sur une plateforme sur laquelle il est tous les jours. On va pouvoir le relancer, le suivre, c’est tout le travail que font les médiateurs sur la plateforme », explique Grégoire Marcilhacy, directeur de projet.

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« C’est une sociabilité qui est hyper naturelle pour eux, d’échanger évidemment avec leurs amis et leur cercle familial via des messageries, et même de commencer des discussions et d’enclencher des relations avec des gens qu’on ne connaît pas, via ces canaux. On a compris vers 2019 ou 2020 que ça pouvait aussi être naturel pour chercher un job ou demander de l’aide pour avancer sur un projet. Il y a vraiment des jeunes pour qui on peut être une première porte ouverte pour contacter des structures ou trouver de l’aide. C’est une première marche qui n’est pas forcément évidente à passer, de prendre rendez-vous dans une structure. Alors qu’envoyer un message, c’est très simple. »

Les demandes sont variées : besoin d’aide pour trouver une information, recherche d’emploi, conseils pour rédiger une lettre de motivation ou créer un CV… Les jeunes ont souvent besoin, dans un premier temps, d’être remotivés et rassurés, avant d’affiner leur projet. Il faut d’abord reconstruire un lien. « Parfois, on sait tout de suite ce dont ils ont besoin. Souvent, il faut creuser parce qu’ils arrivent avec une demande liée à l’emploi mais on se rend vite compte que s’ils ne trouvent pas, c’est parce qu’ils ont des freins psychologiques ou autres », estime Sonia Akhtar, responsable de l’accompagnement.

N’allez pas croire qu’un jeune, parce qu’il est jeune, maîtrise forcément les outils numériques, rappelle-t-elle : « La plupart ne savent pas bien utiliser les ressources numériques, que ce soit la recherche ou toutes autres ressources pour trouver de l’info, et n’ont pas d’ordinateur. Faire une recherche sur mobile, c’est une expérience complètement différente. Dès qu’on les met devant de vraies démarches administratives ou de vraies phases de recherches, ils sont complètement désemparés. »

Les médiateurs du Déclic, de l’association WeTechCare, à Paris le 13 décembre 2022. – Margot Delpierre

Une porte d’entrée moins effrayante

« À l’écrit, il y a des choses qui passent beaucoup plus rapidement. Eux sont cash quand ils nous écrivent. Nous, on peut se permettre aussi de leur poser des questions directement. Quelqu’un qui me dit ‘je n’arrive pas à trouver du travail’, quand je lui demande pourquoi, il me répond : ‘Je n’ai pas déposé de candidature depuis trois mois’ ou ‘mon CV n’est pas à jour’. Il ne le dirait pas forcément dans la vraie vie, parce que ça ne le sert pas. Quand ils ont une vraie personne en face, ils sont un peu impressionnés, ils ne savent pas comment ils peuvent dire les choses. Parfois, ils ne savent pas même s’ils peuvent les dire. Quand ils nous écrivent, ils sont beaucoup plus directs et nous aussi. On avance très vite, pour comprendre dans la journée ce dont ils ont besoin et dérouler l’accompagnement », analyse-t-elle.

« Avec un coach digital dans leur poche, ils vont être beaucoup plus à l’aise pour parler de ce dont ils ont besoin, au moment où ils en ont besoin. Quelqu’un avec qui ça s’est mal passé dans la vraie vie, on n’ose pas aller le revoir. Alors que là, certains essaient de gruger et nous disent ‘je voudrais parler à un coach’, alors qu’on a l’historique, donc on sait qu’il est déjà venu et on connaît sa situation », sourit Sonia.

Du côté de WeTechCare, on remarque aussi que cette aide en ligne, la plus réactive possible, permet d’aider beaucoup plus de jeunes tout en proposant une aide personnalisée. « Depuis janvier 2022, on a accompagné plus de 2 200 jeunes, calcule Grégoire Marcilhacy. On accompagne en direct 1 500 d’entre eux, sur tout ce qui est CV, lettre de motivation ou trouver des offres de job. Le reste, ce sont des jeunes qu’on a rapproché de structures comme la mission locale, la Cimade, le Point info jeunes. » L’équipe compte 4 médiateurs, 2 autres seront bientôt recrutés.

« Il faut qu’on regarde le monde avec leurs yeux »

L’appel à projets a été lancé en juillet 2021 par la Haut-commissaire aux compétences Carine Seiler, qui défend un programme varié. « Si on veut parler à des jeunes qui ne viennent plus vers nous, qui ne poussent plus la porte de nos institutions, il faut qu’on regarde le monde avec leurs yeux, qu’on s’adresse à eux autour de ce que eux valorisent. En faisant cet exercice, on s’est rendu compte que, nous-mêmes, nous avions des clichés« , reconnaît Carine Seiler. « On a cette idée que le monde des réseaux sociaux est un monde de repli, de solitude, mais c’est aussi là qu’ils créent des liens. »

« On se rend compte que les plateformes de jeu, l’esport, le streaming valorisent aussi des compétences. Jouer en ligne, c’est avoir des compétences de planification, d’organisation, d’esprit d’équipe, c’est la capacité de challenge, la rapidité d’exécution… Des compétences qui sont aussi attendues des entreprises. Notre objectif est de refaire le lien avec l’entreprise, pas juste avec l’institution. Il ne faut d’ailleurs pas se tromper : cet univers a ses propres codes. Il ne faut pas donner l’impression qu’on veut récupérer ce monde, car c’est un monde qui s’invente. Cet espace de liberté plaît aux jeunes. Si on veut travailler durablement sur ce sujet, il faut qu’on s’apprivoise mutuellement et qu’on apprenne les codes de ce monde différent », poursuit Carine Seiler.

La Haut-commissaire ne s’est pas fixé d’objectif chiffré. « On déchiffre, on est sur un programme innovant et on ne voulait pas définir de cadres trop figés. » Le temps est plutôt à « l’expérimentation », dit-elle, convaincue cependant de la nécessité « d’aller vers » ces publics.

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